Identités en mouvement : regarder Claude Cahun aujourd’hui

Il y a des photographes que l’on admire pour leur maîtrise technique, d’autres pour leur sens de la narration visuelle. Et puis il y a celles et ceux dont le travail continue de résonner bien au-delà de leur époque, parce qu’ils/elles ont ouvert des questions que nous explorons encore aujourd’hui. Claude Cahun fait partie de ces artistes-là.
Découvrir ses images, c’est entrer dans un espace de trouble et de liberté — un lieu où l’identité se transforme, où les repères se déplacent, où la photographie devient un terrain d’expérimentation intérieure autant que visuelle.
Qui était Claude Cahun ?
Née à Nantes en 1894 sous le nom de Lucy Schwob, Claude Cahun adopte très tôt un pseudonyme volontairement neutre. Ce choix n’est pas anodin : il marque déjà une prise de distance avec les assignations sociales et de genre.
Proche des milieux surréalistes, elle développe dès les années 1910–1920 une pratique artistique mêlant écriture, performance et photographie. Elle réalise de nombreux autoportraits — souvent en collaboration avec sa compagne et partenaire artistique Marcel Moore — dans lesquels elle se met en scène sous des apparences multiples : androgyne, théâtrale, fragmentée, masquée.
Dans un contexte historique où les rôles de genre sont extrêmement codifiés, ces images apparaissent aujourd’hui d’une modernité saisissante.
Cahun ne cherche pas simplement à se représenter : elle questionne ce que signifie être soi.
Son œuvre ne se limite pas à l’expérimentation artistique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle s’engage dans la Résistance à Jersey, ce qui lui vaut d’être arrêtée et condamnée par les autorités nazies. Cette dimension politique éclaire aussi son travail : chez elle, la remise en question des normes est à la fois intime et profondément engagée.


L’autoportrait comme terrain de métamorphose
Ce qui frappe immédiatement dans les photographies de Claude Cahun, c’est l’usage de l’autoportrait non pas comme affirmation d’identité, mais comme espace de transformation. Elle joue avec les codes :
- vêtements masculins ou ambigus
- maquillages et artifices
- postures théâtrales
- regards défiants ou insaisissables
L’image devient un laboratoire. Le corps n’est pas figé — il est matière à questionnement. Bien avant que les notions contemporaines de fluidité ou de construction sociale du genre soient débattues, ses photographies explorent déjà ces territoires. Elles mettent en doute l’idée d’une identité stable, évidente, lisible. En cela, elles restent profondément actuelles : elles ne donnent pas de réponse, elles ouvrent des possibilités.


Une modernité qui résonne encore
En travaillant aujourd’hui sur les questions de représentation et de genre, je suis frappée par la contemporanéité de son approche. Voir ces images produites au début du XXe siècle rappelle que certaines interrogations traversent le temps — et que la photographie a toujours été un espace où elles pouvaient s’exprimer.
C’est notamment pour cette raison que j’ai abordé son travail lors de l’atelier « À travers leurs regards », mené en janvier 2026, lors du Festival de l’Apprendre à la PAM. L’exploration de l’autoportrait y était une manière d’inviter les participants à questionner leur propre image, à expérimenter la mise en scène de soi, non pas pour figer une identité mais pour en explorer les variations.
L’œuvre de Claude Cahun agit souvent comme un déclencheur : elle montre qu’un appareil photo peut devenir un outil de recherche personnelle, presque philosophique.


Regarder autrement
Observer ses photographies aujourd’hui, c’est accepter de ralentir. De ne pas chercher immédiatement à comprendre. De se laisser déstabiliser. Ses images ne séduisent pas toujours par leur esthétique au premier regard ; elles intriguent, déplacent, interrogent. Elles nous invitent à réfléchir à ce que nous projetons sur les corps, sur les visages, sur les apparences. Et peut-être est-ce là leur force : nous rappeler que la photographie n’est pas seulement une capture du réel — mais un espace où l’on peut déconstruire, inventer, se réinventer.
En tant que spectateur ou photographe, se confronter à Claude Cahun, c’est accepter cette invitation. À regarder autrement. À questionner les évidences. Et peut-être, à son tour, à utiliser l’image pour explorer ce qui, en nous, reste encore en mouvement.


POUR
ALLER
+ LOIN

Le livre Aveux non avenus de Claude Cahun – 1001 Nuits

Le podcast Claude Cahun et Marcel Moore : une résistance surréaliste sur France Culture

