« Ukraine – Terre désirée » : Guillaume Herbaut, la mémoire d’un peuple en images

Kyiv-16 février 2012 – Sacha Shevchenko, 23 ans, est l’une des
fondatrices et leaders du mouvement Femen.
Il y a des images qui racontent mieux que des mots la douleur et la dignité d’un peuple. Celles de Guillaume Herbaut, exposées à la Maison de la Photographie de Brest dans Ukraine – Terre désirée, appartiennent à cette catégorie : elles ne montrent pas seulement la guerre, elles la font résonner.
Dans un moment où l’actualité vient à nouveau endeuiller le monde du photojournalisme — le photographe français Antoni Lallican est mort en Ukraine, touché par un drone — cette exposition rappelle que témoigner, c’est aussi résister.
Une fresque documentaire et humaine
Depuis le début des années 2000, Guillaume Herbaut explore l’Ukraine, ses fractures, ses espérances et ses ruines. De la révolution de Maïdan aux combats du Donbass, il documente les bouleversements d’un pays pris entre Europe et Russie. Mais loin d’un simple reportage de guerre, Herbaut construit une épopée visuelle : il s’attache aux visages, aux gestes, aux lieux silencieux qui portent la mémoire. Ses images, souvent en lumière froide et cadrage frontal, possèdent la force tranquille de l’évidence.
L’historien Michel Poivert écrit à propos de son œuvre :
“Guillaume Herbaut engage la photographie dans un processus à rebours de l’actualité. Au témoignage direct sur l’événement, il superpose l’élaboration de scènes dignes de récits légendaires.”
Herbaut ne cherche pas à saisir “l’instant décisif”, mais à construire un récit. Ses photographies ressemblent à des mauvais rêves éveillés, dit encore Poivert — où le réel et le symbolique se confondent pour raconter une humanité en sursis.

Kotovsk – Parc des Cheminots – 19 décembre 2013 – 14h39- La statue de Lénine, détruite dans la nuit du 8 au 9 décembre 2013.

Kyiv – Rue Hrushevskoho – 22 janvier 2014 – 14h16
Le temps suspendu du réel
Ce qui frappe dans Ukraine – Terre désirée, c’est la lenteur du regard. Rien ici ne relève du sensationnel : les ruines, les tranchées, les visages fatigués se tiennent dans un silence presque pictural. Herbaut s’inscrit dans une tradition qui remonte à Roger Fenton, premier photographe de guerre en Crimée au XIXᵉ siècle — un autre moment où l’Europe redécouvrait sa propre violence à travers l’objectif d’une chambre photographique.
Dans cette continuité, les images d’Herbaut rappellent que la photographie n’est pas qu’un outil d’information : c’est un langage de mémoire. Chaque cliché devient un fragment de récit : la neige sur un casque, la poussière d’un immeuble bombardé, la posture d’un soldat au repos. La guerre y prend la forme d’un décor tragique où l’humain subsiste, malgré tout.

Slaviansk – 16 avril 2014 – 15h17 – Des hommes armés pro-russes occupent l’Hôtel de Ville avec le soutien de la population.

Banlieue de Kyiv – 14 juillet 2016 – 16h52 – Un garçon sort d’un tunnel enfumé du parcours du combattant durant le camp de vacances pour les enfants de 7 à 18 ans du bataillon ultranationaliste Azov.
Témoigner malgré la peur
À travers cette exposition, la Maison de la Photographie offre aussi un hommage à ceux qui continuent de témoigner. Le travail d’Herbaut nous rappelle que photographier, c’est risquer de voir trop, mais aussi refuser de détourner le regard. L’écho avec la mort d’Antoni Lallican est bouleversant : deux générations de photographes, un même engagement, une même conviction que l’image peut — et doit — témoigner.
Dans un monde saturé d’informations, leurs photographies deviennent des actes de résistance. Elles nous forcent à regarder ce que nous préférerions oublier : la douleur, la peur, la dignité des êtres.

Krimskoye – Donbass – 6 février 2017 – 13h48
Position militaire de la 93e brigade de l’armée ukrainienne dans le village de Krimskoye. Les premières lignes pro-russes se trouvent à 1 kilomètre.

Avdïivka, Donbass, 24 février 2017, 13h44. Volodymyr, 38 ans, officier de presse de l’armée ukrainienne, pose dans le dortoir du service de presse militaire de la 72e brigade, installé dans une ancienne crèche.
Transmettre le regard
Découvrir Ukraine – Terre désirée, c’est aussi s’interroger sur notre propre rapport aux images. Comment les recevons-nous ? Que voyons-nous réellement, au-delà du choc visuel ? Ce sont ces questions que j’explore à travers mes ateliers de médiation photographique, destinés aux collégiens et lycéens.
À la Maison de la Photographie, j’anime des ateliers autour de l’exposition : comprendre les choix de cadrage et de lumière, distinguer le document du récit, et surtout, apprendre à regarder et essayer de comprendre l’Ukraine et la guerre qui se poursuit encore aujourd’hui. Parce que former le regard, c’est aussi former la pensée.

Hostomel, banlieue de Kyiv, 18 mai 2022, 14 h12 –Des voitures détruites après des combats contre l’armée russe, proche de l’aéroport de Hostomel.

Andriivka, 25 mai 2022, 12 h12 – Le village a été occupé par l’armée russe du 28 février au 31 mars. Le 1er mars, Mykola Savtchouk, chauffeur routier de 53 ans, est enlevé et torturé par
des soldats russes. A son retour, il découvre sa maison détruite suite à l’explosion, le 11 mars à 8 heures du matin, d’un char russe devant chez lui.
Infos pratiques
« Ukraine, Terre Désirée » de Guillaume Herbaut
Maison de la Photographie de Brest
Du 18 septembre au 22 novembre 2025
maisondelaphotographie.fr
POUR
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Le livre « Ukraine, Terre Désirée » de Guillaume Herbaut, Édition Textuel

Série d’entretiens avec Guillaume Herbaut réalisée par l’EPSAA de Paris

Guillaume Herbaut, dernières images d’Ukraine, émission du 4 octobre 2022 sur France Culture

