Jeff Wall : peindre avec la photographie


@James O’Mara

Jeff Wall fait partie des photographes dont le travail m’inspire. Je peux voir et revoir ses oeuvres sans me lasser, comme on ne se lasse pas d’un tableau de grand maître. Normal, me direz-vous, Jeff Wall s’est inspiré de grands peintres tels que Velázquez, Manet, Delacroix ou encore Rembrandt et Vermeer.

Il y a un an, j’avais la chance de voir ses tableaux photographiques lors d’une exposition à la Fondation Beyeler de Bâle. Voir son travail « en vrai », me retrouver devant ses immenses caissons lumineux ( 2 à 3 mètres) n’a fait qu’accentuer la profonde admiration que je ressens pour cet artiste.

Cinquante ans de photographies

Jeff Wall est un photographe canadien né en 1946 à Vancouver, où il vit et travaille encore aujourd’hui. Formé en histoire de l’art à l’Université de la Colombie-Britannique, il a d’abord enseigné avant de se consacrer pleinement à la photographie à la fin des années 1970. En 1978, il réalise The Destroyed Room, une image inspirée du romantisme pictural, qui marque le début de son approche de la photographie comme une reconstitution minutieuse plutôt qu’un simple instantané. Au cours des années 1980, il expose ses œuvres dans des institutions prestigieuses, notamment au MoMA à New York et à la Tate Gallery à Londres. Avec A Sudden Gust of Wind (after Hokusai) (1993), Jeff Wall commence à utiliser des techniques de montage numérique pour assembler plusieurs prises de vue, poussant encore plus loin la construction de ses images. Il intègre de plus en plus l’influence du cinéma dans sa démarche, en créant des œuvres qui semblent capturer des moments de tension dramatique. Dans les années 2000, il reçoit de nombreuses distinctions et fait l’objet d’expositions rétrospectives dans les plus grands musées du monde, notamment au MoMA, à la Tate Modern et au Centre Pompidou. Son travail continue d’évoluer avec l’introduction de photographies en noir et blanc et de tirages plus traditionnels.

The Destroyed Room
Picture for Women

« Presque documentaire »

Le travail de Jeff Wall est souvent qualifié de « presque documentaire » en raison de sa capacité à recréer des scènes du quotidien avec une précision et un réalisme troublants. Contrairement au documentaire classique, qui capture des instants spontanés, Wall reconstruit minutieusement des moments observés dans la réalité, en orchestrant chaque détail – des expressions des personnages à la lumière et à la composition. Cette approche donne à ses photographies une authenticité qui évoque le reportage, tout en révélant la mise en scène subtile qui les sous-tend. Ainsi, ses images se situent à la frontière entre la fiction et la réalité, brouillant les limites entre le documentaire et la photographie conceptuelle.

Insomnia
A Sudden Gust of Wind (after Hokusai)

Les tableaux photographiques de Jeff Wall

Jeff Wall se définit comme un peintre, non pas au sens traditionnel du terme, mais en raison de son approche méticuleuse de la composition et de la mise en scène. À l’instar des peintres classiques, il construit ses images avec une attention particulière à la lumière, aux couleurs et aux postures de ses sujets, souvent inspirées de chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art. Ses photographies, bien qu’ancrées dans le médium photographique, sont pensées comme des tableaux, où chaque élément est soigneusement orchestré pour créer une narration visuelle riche et complexe. En utilisant des techniques empruntées à la peinture – notamment la construction en atelier et la superposition d’images – il élève la photographie au rang d’un art pictural.

The Thinker
Milk

Quelques oeuvres importantes

Parmi les œuvres les plus célèbres de Jeff Wall, The Destroyed Room (1978) occupe une place particulière, car elle marque le début de son exploration de la photographie mise en scène en s’inspirant directement du Radeau de la Méduse de Géricault. Picture for Women (1979) est une autre pièce emblématique, où il revisite Un bar aux Folies-Bergère de Manet en jouant avec le regard du spectateur et la présence de l’appareil photo dans la composition. A Sudden Gust of Wind (after Hokusai) (1993) témoigne de son processus méticuleux, combinant plusieurs prises de vue pour recréer une scène inspirée d’une estampe japonaise. Milk (1984), quant à elle, capture un instant de geste banal – un homme jetant du lait – avec une intensité quasi cinématographique. Ces œuvres illustrent la façon dont Wall fusionne références artistiques, narration visuelle et précision technique pour créer des images d’une grande richesse formelle et conceptuelle.

After « Invisible Man » by Ralph Ellison, the Prologue
Summer Afternoon
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Regardez voir avec Jeff Wall France Inter – 27 septembre 2015

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